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Jours éveillés à Saint-Germain #2 : l’exposition imaginaire

lundi 1er Juin 2020, par Anne Savelli

Que cette résidence ne soit pas déroulée comme prévu, bien sûr : j’en ai parlé au chapitre précédent et de toutes façons, dire de quelque chose "ça s’est passé en 2020" suffira bientôt à résumer une situation — pendant que j’écris cet article, l’actualité internationale n’a jamais été aussi chaotique, mais que faire d’autre que continuer ?

D’une entrave à la suivante, le hasard m’a tout de même été d’une grande utilité. Il a suffi de tendre la main, ou plutôt d’accepter une proposition. Ensuite, tout s’est magiquement imbriqué. Mais voici : alors que j’avais du mal à me remettre de problèmes de santé et donc, plutôt tendance à avoir envie de dire non que oui quand on me demandait quelque chose, j’ai eu des nouvelles de Lya Garcia. Lya est une artiste, plasticienne et performeuse, géniale et scandaleusement peu connue avec qui j’ai noué des liens d’amitié au 104, en 2009. Depuis des années, elle crée des mondes, et parfois des monstres, au crochet, joue avec la laine pour faire surgir des poulpes, un chameau ou encore, depuis quelques temps, des pigeons. Lya expose beaucoup, a un CV long comme le bras mais on trouve peu de choses d’elle sur internet, c’est pourquoi je me permets de le dire ici : il est urgent de découvrir son travail.
Voici ses pigeons, exposés au château de la Roche-Guyon :

Et la voici, elle :

Il y a dix ans, Lya a incarné Dita Kepler et la géante de Décor Lafayette à la Bellevilloise derrière moi, pendant que je lisais. Je ne pouvais pas vraiment voir ce qu’elle faisait, tout était une question de confiance. Cette fois, c’est elle qui m’a proposé quelque chose : me donner l’un de ses pigeons en échange d’un texte. L’idée de Lya est de faire de même 104 fois, avec 104 personnes différentes, puis d’exposer pigeons et oeuvres. J’ai accepté et ai écrit ces vues aériennes liées à mon livre, Saint-Germain-en-Laye, mises en ligne juste avant le confinement.
Très vite, j’ai pensé faire participer les élèves de CM2 au projet, les inclure, même, à la future exposition. Cet article des villes passagères de L’aiR Nu donne en détail le processus. Le temps ayant passé, l’article étant devenu lointain, j’en reprends ici quelques éléments avant d’expliquer le déroulement de l’atelier lui-même — atelier lumineux, joyeux, c’est bien pourquoi je n’hésite pas à en reparler.

Au départ, il y avait donc ce pigeon, le tout premier de la série des 104, offert par Lya en échange de mon texte. On le voit ici photographié chez elle, à sa fenêtre. Lya habite, dans le 19e à Paris, 19 mètres carrés au 19 rue de l’Atlas, immeuble dont Georges Perec a dit dans W ou le souvenir d’enfance qu’il était celui de sa naissance.

Avec 19 mètres carrés, inutile de dire qu’elle manque d’espace : ses créations envahissent tout.

Elle a donc décidé que le manque d’espace, en référence aux Espèces d’espaces de Perec, serait le sujet de son exposition : elle en gagnera chaque fois qu’elle "lâchera" un de ses pigeons dans la nature, autrement dit chez d’autres personnes, artistes ou non. L’exposition elle-même montrera les pigeons, les oeuvres données en retour et mettra en scène des éléments de son appartement.

Quand elle m’a parlé de son projet, j’ai tout de suite pensé à un pigeon que j’avais "apprivoisé", enfant, quand j’habitais à Saint-Germain face à mon école primaire. Lier Paris à Saint-Germain, relier les villes entre elles, tel était, de mon côté, le sujet de ma résidence, l’objet de mon attention du moment. C’est ainsi que j’ai écrit mon texte et pensé faire participer les élèves. Un hasard s’en est mêlé : une de mes amies, Claire Lecoeur, habite le même immeuble que Lya et, comme moi, elle a grandi à Saint-Germain. Mieux : elle m’héberge dans sa maison familiale le soir où je dois faire une lecture de mon livre à La Clef, l’association culturelle la plus importante de la ville. Dans la chambre qu’elle me prête, je trouve une carte de Saint-Germain : elle me la donne. C’est ainsi qu’un matin je me retrouve en atelier avec les deux classes de CM2. J’arrive avec un sac à dos dans lequel j’ai glissé, bien empaquetés, le pigeon et la carte.

Je commence par expliquer le projet de Lya Garcia sans préciser de quel animal il s’agit. Puis je sors le pigeon de mon sac, le montre, fais remarquer le bec rouge, passe dans les rangs, reviens noter au tableau les réactions des élèves. Certains y voient un escargot, d’autres une poule. On parle de la coiffure de la princesse Leïla, de la beauté des choses étranges.

Maintenant, nous allons inventer l’exposition de Lya Garcia, dis-je alors aux élèves. Pour cela, nous allons faire trois groupes. Le premier sera constitué de guides qui donneront aux visiteurs des informations sur ce qu’ils vont voir : le manque d’espace, les 19 mètres carrés, Georges Perec, le hasard, etc. Les textes pourront revêtir plusieurs formes, monologue du guide, cartel, panneau accroché à l’entrée. Comme je viens déjà de tout expliquer, ce ne devait pas être trop difficile, mais écoutez ce que je vais demander aux autres : une fois que j’aurai fini, je reviendrai vous voir et vous donnerai un élément supplémentaire.

Le second groupe sera constitué de pigeons réels. Vous, vous serez les oiseaux : vous survolerez la ville, parlerez à leur place, verrez par leurs yeux. Vous pourrez vous approcher du lieu de l’exposition et regarder par les fenêtres. Pour vous aider, je vais vous lire mon texte (ce que je fais) et vous prêter la carte de Claire Lecœur (une petite table au fond de la salle s’ajuste à merveille, ils pourront y aller quand ils veulent).

Le troisième groupe, vous serez les œuvres d’art, les pigeons de Lya Garcia, prêts à être admirés des visiteurs. Imaginez : les portes vont bientôt s’ouvrir. Vous vous apprêtez à entendre les premiers commentaires et voyez par la fenêtre les pigeons réels qui passent, vous regardent peut-être. Comment vivez-vous ce moment ? Est-ce que vous vous sentez fiers d’être exposés ? Envieux de ceux qui volent ? Pensez aussi que tous les visiteurs n’ont pas écouté les guides, ou lu le programme... Pour vous aider à écrire, vous vous servirez des réactions que vous avez eues quand vous avez découvert le pigeon tout à l’heure.

Voilà. Mais non, ce n’est pas encore fini, j’ai promis au premier groupe de revenir les voir. Je leur explique alors : vous, vous êtes le groupe sérieux. Sans information, il est difficile de tout comprendre d’une exposition, vous êtes donc très importants. Mais pour que ce soit drôle, comme pour les autres, vous avez le droit de glisser un mensonge dans ce que vous allez écrire. Au début, ils sont un peu désarçonnés. Finalement, Lya Garcia finit par avoir une biographie imaginaire. Tous ces nombres 19, ça mérite bien d’avoir 19 ans ! Ils écrivent, ont l’air de s’amuser et moi j’ai l’impression secrète d’être Mary Poppins, ce qui n’arrive pas tous les jours.

Je ne peux mettre ici d’extraits de leurs textes : entre temps, le confinement est arrivé, je n’ai pas revu les élèves. Les trouverons-nous un jour dans l’exposition réelle de Lya Garcia ? Ce serait si beau, qui sait.

Les photos prises pendant les ateliers l’ont été par leurs enseignantes, Nathalie Olivier et Sandra Mathieu-Boron, que je remercie encore : se se sentir soutenue et comprise change tout. C’est comme glisser sur la rampe d’escalier du bas vers le haut.

Galerie

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