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Au petit matin

dimanche 26 Mai 2024, par Anne Savelli

Brusquement, tout prend des proportions étonnantes, se ramasse et s’étire : l’autre bout du monde est à portée de la main. Il suffit de grimper à bord et d’attendre. Voilà l’Alaska, le Pôle Nord ou, à l’aller, les deux Corées, un filet de terre au Nord, une suite de montagnes au Sud, entraperçues à travers le hublot qu’il faudra, le reste du temps, laisser fermé.

"Il suffit de" : pendant trente ans, je n’ai pas quitté l’Europe. Un premier voyage au Mexique en augurait pourtant, dans mon esprit, de nombreux autres. Et puis, non. Mille raisons sont apparues, toutes légitimes. Parmi elles, au fil du temps, s’est glissée l’impossibilité de s’autoriser à le faire — partir loin, très loin, sans rien demander à personne. Je ne m’en apercevais pas mais l’espace, au fur et à mesure, se réduisait.

Voir loin, voir grand, embrasser la ville tout entière. Changer de continent, c’est accepter ce paradoxe : ce qui apparaît sous nos yeux, pour nous absolument neuf, c’est aussi ce qu’on ne peut appréhender, en une dizaine de jours, autrement que les autres. C’est le même neuf pour tout le monde et c’est ainsi qu’on devient, Parisien à Tokyo, Japonais à Paris, photographiant sans distinction tout ce qui nous paraît différent et constitue le quotidien de l’autre. Inutile de se faire croire qu’on dénichera de l’inédit : autant s’en délivrer tout de suite, s’alléger du besoin d’originalité. Pour écrire, il ne faut pas écrire, ne pas se mettre en position de le faire : voilà ce que je me suis dit. Je suis juste venue pour voir, me suis-je répétée durant le séjour.

La ville apparaît selon qu’on lise, ou non, les guides ; selon qu’on a, ou non, été bercé par la culture populaire japonaise ; selon ce qu’on a déjà vu (des images de Tokyo Ga et de Perfect days, de Wim Wenders, ou les hommes au bar, alignés devant le comptoir, filmés par Yasujirō Ozu, me sont revenues) ; selon les comparaisons qu’on ne peut éviter avec ce qu’on connaît et cherche à reconnaître (les mots français, très utilisés dans les enseignes, de façon plus ou moins aléatoire, l’usage des passages piéton).

Mais tout est immense, bien plus grand que Paris, et c’est une joie. Il y a une griserie intense à voir sa propre ville complètement dépassée — ville pourtant fantasmatique, elle aussi, à l’échelle du monde. La gare du Nord est la plus grande d’Europe mais c’est sur celle de Shinjuku que j’aurais envie d’écrire, maintenant. Les bruits sont différents, l’intensité n’est pas la même. Etre un corps dans une foule ne procède pas de la même expérience.

Traverser le "crossing" de Shibuya, par exemple, le plus grand passage piéton du monde (et quand bien même à la nuit tombée, cela devient une attraction touristique), c’est avoir l’impression de participer à une chorégraphie. Soudain, plus aucune voiture, plus aucun bus ne circulent, dans aucun sens. Et nous voilà plusieurs milliers à nous croiser.

(Pour une vue arienne, voir aussi ici)

À Jinbocho, dans le quartier des libraires, ne lisant pas le japonais je cherche autre chose et je trouve parfois ce que je n’attendais pas. Dans la librairie galerie Bohemian’s guild, que j’avais repérée, trône à l’entrée un petit livre en français consacré à Paul-Armand Gette, sculpteur, photographe et auteur récemment décédé.

Paul-Armand Gette fait partie des artistes ayant travaillé en résidence au bord du lac de Grand-Lieu. Retrouver un nom croisé pour La Boucle impossible, livre dont j’ai le sentiment qu’il aura du mal à quitter la rive, est une grande surprise et une joie, là encore. À Bohemian’s guild, je trouve également, à l’étage, des photos de Delphine Seyrig et, avant de repartir, un livre sur un artiste américain qui m’intéresse — nouveau projet d’écriture à venir ? Peut-être.

J’arrête là ces notes du petit matin, espérant que les jours à venir n’effaceront pas trop vite les souvenirs (la semaine prochaine, déjà, c’est le retour à Clermont, pour la fin de ma résidence). Je note, surtout, de recommencer à partir, de trouver toutes les raisons pour.

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