Fenêtres Open Space

site d’Anne Savelli

Dans l’ascenseur

dimanche 11 Octobre 2026, par Anne Savelli

De mon lit, je scrolle et je prompte, je lis (le matin, le dernier Jaenada, qui est pour moi le premier) et je regarde de vieux épisodes de Maigret (ce qu’il détesterait). Je ne dois pas travailler et pourtant il faut bien penser à la suite, projeter un temps où je serai guérie parce que, dans cette vie de non-salariée, tout doit s’anticiper, même le presque rien, si on veut gagner quelque chose.
Chaque jour, je renonce : à un vernissage (deux fois cette semaine), à un spectacle de marionnettes créé à partir d’un roman jeunesse que j’ai écrit à 25 ans (crève-coeur), à des balades organisées dans mon propre quartier. De nombreuses opportunités me passent sous le nez, ce qui me rappelle l’époque où j’étais à la fois jeune mère et salariée et où rien ne me semblait possible.
(Bien entendu, je renonce à écrire chaque jour. Mon document LibreOffice reste ouvert à la même page depuis mi-août.)
(Je ne l’ai pas fermé : le renoncement n’est pas total.)

Tout de même, je suis allée voir l’exposition consacrée au le livre sur les trompe-l’oeil de Georges Perec et de la photographe américaine Cuchi White L’Oeil ébloui, exposition qui vient d’ouvrir à Archepélia, une association bellevilloise. J’y suis allée vite fait et j’ai pris l’ascenseur réservé aux personnes en fauteuil roulant parce que j’étais trop fatiguée pour descendre et remonter un étage — une partie de l’exposition a lieu en sous-sol. C’était un peu étrange, il y avait un ou deux trucs à comprendre (garder perpétuellement le doigt sur le bouton, laisser la porte s’ouvrir seule), j’ai eu vaguement peur de rester coincée entre deux étages — mais très vaguement, car je n’éprouve que peu d’émotions fortes, en ce moment, ou plutôt : elles restent bloquées, comme gelées, dans ma poitrine.

Elles le restent, plus exactement, en ce qui me concernent. Mais je prends plaisir à admirer la créativité des lycéen·nes en manif et suis (évidemment, est-ce que c’est la peine de le dire ?) révoltée contre l’abjecte, la méprisable violence institutionnelle en retour.
(Une révolte silencieuse, devant l’écran, sans possibilité de crier, mais de tout coeur avec la jeunesse et les enseignant•es.)

L’ascenseur est une invention de l’homme qui, tout au long de ma vie, aura été le sujet d’un nombre considérable de cauchemars, plus créatifs les uns que les autres. En deuxième position, dans la liste : repasser le bac. Plusieurs fois par an, je rêve que je repasse le bac et qu’à l’intérieur même du rêve, au bout d’un moment, je m’aperçois que je l’ai déjà — inévitablement je me dis alors : est-ce que j’ai besoin d’un avoir un deuxième (de bac) ? Je me réponds non à moi-même et je m’en vais. Entre temps, j’ai paniqué car je n’avais pas révisé les maths, ou l’anglais, etc.
Plus sophistiqué, désormais : dans le rêve, je sais que je rêve, que ce second bac n’existe pas, que toute cette histoire a déjà eu lieu dans un rêve et qu’il est vraiment temps de partir.
Autrement dit : le bachotage, les examens, les concours, les entretiens d’embauche, la constitution de dossiers par projets pour trouver de l’argent, les licenciements, le travail à la tâche, les refus (encore un cette semaine, pour un projet de L’aiR Nu, tiens, sans compter les dossiers de subventions "en vérification" depuis UN AN), l’ultra-compétition du milieu artistique, tout cela me poursuit depuis des décennies.
Pas très étonnant que je sois dans cet état.
Pas étonnant que les jeunes aient envie d’autre chose, eux qui sont maltraités depuis le début.
(Et est-ce que ça me fait plaisir qu’ils reprennent la chanson des Bérus qu’à l’époque, j’ai vu plusieurs fois en concert ? Bien sûr. À plus d’un titre, oui.)

Galerie

Cliquez sur une photo pour avoir le diaporama

Un message, un commentaire ?

Forum sur abonnement

Pour participer à ce forum, vous devez vous enregistrer au préalable. Merci d’indiquer ci-dessous l’identifiant personnel qui vous a été fourni. Si vous n’êtes pas enregistré, vous devez vous inscrire.