Parution le 7/01/2026
14.00 x 19.00 cm
384 pages
ISBN : 978-2-330-21548-4
Prix indicatif : 23.50€
Un corps, un clavier, un monde
samedi 11 Avril 2020, par
Ici, c’est d’un journal d’écriture qu’il s’agit. On y parle donc de journal et d’écriture. Ou plutôt, cette fois, de publication. Depuis le début du confinement, mille choses dans mon tout petit circuit ont circulé sur les journaux dits de confinement. Tout a commencé par la parution de premiers épisodes dans la presse par des autrices médiatisées (mais qui sort pour acheter la presse papier au kiosque ? Mystère. Personne de mon entourage, en tout cas). Pourquoi des femmes aux avant-postes ? Y a-t-il eu d’autres épisodes, depuis ? Aucune idée, personne n’en parle plus sur les réseaux sociaux. On garde en tête de vagues images de campagne à l’aube et la honte d’avoir pu se sentir assimilé à un certain milieu littéraire en place, comme s’il nous représentait.
Cette indignation collective passée, les journaux de ceux qui sont confinés (je ne parle pas ici de ceux qui travaillent dehors) ont continué à fleurir, à pousser, hors presse traditionnelle. Mais c’est comme si chacun se sentait sous le regard de l’autre : il y a de la complexité dans le fait de mettre son texte, sa vidéo en ligne, quel qu’en soit le contenu. Certains se justifient, s’excusent dès les premières lignes. D’autres passent outre, donnent leur avis, et c’est plutôt rare s’il n’y a pas de morale (c’est moins ce que j’en perçois) : c’est bien, c’est mal, cent fois par jour. Écrire chez soi, je veux dire : sur son site, son blog, du reste ne suffit plus. Il faut, pour être lu, copier coller son texte sur le réseau lui-même. C’est étouffant, souvent anxiogène et pourtant tout le monde s’y met car personne, sinon, ne lit plus — ce qui me paraît au passage d’une logique imparable. Sauf à désirer le miroir, ce qui est parfaitement recevable, on a assez à faire avec soi, ses proches, son inquiétude pour ne pas se laisser à coup sûr harponner par le présent des autres. La culture, par ailleurs, est devenue étouffante. Les injonctions se multiplient : un vrai feu d’artifice allumé par Tati.
De toute façon, le monde confiné a faux (je m’inclus dans cette assertion) : de dire, de ne pas dire, de relayer ou non. Nous sommes devenus les drones des autres. Nous surveillons tout, jusqu’à la surveillance — et là c’est important. C’est, en action, Fenêtre sur cour et son jeu de regards qui fait de l’innocent un coupable et du coupable un innocent.
Dans une certaine mesure (cette mesure seulement), nous voilà à égalité. Le monde confiné, puissant ou non, célèbre ou non, du moment qu’il est connecté c’est quelqu’un devant un écran : un corps, un clavier, un cerveau de l’un à l’autre, c’est tout. Les chanteurs non maquillés fredonnent de leur cuisine. Les humoristes font des blagues sans public. Les critiques littéraires publient des articles sur des livres qui ne paraissent plus. Les publicités nous laissent bouche bée, yeux écarquillés, comme devant une autre planète. Parfois cela fait sens, parfois non. Devant le flux, notre imaginaire tourne à vide, entre humour salutaire et horreurs qui se multiplient. Comment ne pas se refermer sans se laisser submerger non plus ?
Je n’ai pas la réponse. La seule chose que je sache, c’est le bien que font lecture et écriture quand elles sont à nouveau possibles — ce qui est loin d’être évident. Regarder un film qui compte, lire un livre important ou un fragment de journal c’est faire en sorte qu’ils nous poursuivent quelques heures, quelques jours durant, malgré nous peut-être. Cela n’a rien à voir avec ce qu’il faut avoir lu ou vu. C’est une question de résonance. Il y a aussi le plaisir du collectif : par exemple, pour parler d’ici, Ce qui nous empêche est commun autant que singulier. On en vient, on repart. On regarde ou non ce que font les autres. On s’envoie des mails. On est productif ou on ne l’est pas. On n’est pas lus, à l’extérieur, ou quasiment pas. On n’a pas idée de ce que deviendra ce qu’on fabrique ensemble. Peu importe. À nouveau, ce qui est à l’œuvre c’est de créer une résonance.
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(affiche : Alexandre Rodchenko)
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